Province de Paris des frères Carmes Déchaux

Carême – l’Oraison : Semaine 5 : Choisir de persévérer dans la prière

« Que cherchez-vous ? »  (Jn 1, 38)


Cette question de Jésus aux disciples peut nous aider lorsque notre prière devient difficile : sentiment de vide ou d’ennui par exemple. C’est à ce moment que nous devons être au clair. Si nous ne savons pas pourquoi nous prions, nous tiendrons difficilement dans le combat de la prière !
Il est alors important de revenir à nos désirs profonds. Ils sont la trace du travail de l’Esprit Saint en nous… Cette prise de conscience nous aidera à comprendre comment persévérer dans l’attente… Bonne mise en œuvre !

Le combat de la prière

Pour ceux qui sont entrés sur ce chemin de la prière, une épreuve apparaît souvent rapidement, celle du vide, du sentiment de ne rien faire, voire de l’ennui. Cette difficulté vient plus ou moins rapidement et avec plus moins d’intensité. Mais de toute façon, et quelle qu’en soit la cause, elle vient toujours nous interroger voire remettre en question notre engagement dans la prière. Le doute semble s’imposer à notre esprit : pourquoi prier ? Ne suis-je pas en pleine illusion ? Il y a tant d’autres choses à faire ? C’est à ce moment que nous devons être au clair avec ce qui est au fondement de notre prière. Si nous ne savons pas pourquoi nous prions, nous ne tiendrons pas dans ce combat de la prière. Quand rien ne se passe au niveau de notre sensibilité dans la prière, alors savoir prier ne serait-ce pas savoir attendre dans la paix ? Et nous saurons attendre si nous savons d’où nous venons et où nous allons.

La place du désir dans la vie spirituelle est fondamentale. Nous voyons dans les évangiles que Jésus interroge souvent les personnes qu’il rencontre pour savoir quel est leur désir. Pour notre vie spirituelle, le Seigneur va s’appuyer sur nos capacités et nos attentes pour nous éduquer, pour nous faire grandir dans la foi, la charité et l’espérance. Par exemple, lors de sa rencontre avec les premiers disciples, selon ce que nous rapporte saint Jean, Jésus les interroge sur leur attente, sur leur désir : « Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : ‘Que cherchez-vous ?’ Ils lui répondirent : ‘Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ?’ » (Jn 1, 38). ‘Que cherchez-vous ?’ : la réponse à cette question révèle l’intention des disciples ; ils veulent accompagner le Christ jusqu’au lieu où il demeure. Et dans la théologie de l’évangéliste Jean, ce terme renvoie au prologue écrit quelques versets plus haut. La demeure du Verbe, c’est la Trinité. La réponse du Christ invite les disciples à poursuivre la route à sa suite. Déjà, à l’invitation de Jean Baptiste, les deux disciples s’étaient mis en route, désormais c’est le Christ qui en s’appuyant sur leur demande, sur leur désir, les invite à poursuivre la route à sa suite pour découvrir quelle est sa demeure. Les disciples ne se doutent pas jusqu’où va les mener cette suite du Christ. Ils veulent savoir où demeure Jésus de Nazareth et ils vont être introduits dans la demeure du Verbe de Dieu, la Sainte Trinité.

 

Les désirs spirituels

À plusieurs reprises dans l’évangile, Jésus s’appuiera sur les demandes des disciples ou de toute autre personne pour leur offrir encore plus. Souvent les réponses ou les questions naïves des interlocuteurs de Jésus ouvriront la porte à un trésor spirituel. Il interroge les désirs des personnes et Jésus les comble bien au-delà de leurs attentes. Ainsi, le désir, et quelquefois ce désir est très matériel, est sublimé par Jésus pour réaliser la vocation plus profonde de son interlocuteur. Les deux premiers disciples qui suivront Jésus et qui voulaient savoir où il demeurait vont devenir les apôtres du Christ ressuscité. Aux foules, il donne le pain en le multipliant, et il leur propose le Pain de Vie. À la Samaritaine qui demande de l’eau, il promet l’Esprit Saint. Le salut apporté par Jésus comble et dépasse les attentes et les aspirations les plus profondes de l’homme.

L’Esprit Saint est présent dans nos cœurs, comme une nappe d’eau souterraine. Nous sommes créés à l’image et à la ressemblance divine et par la foi au Christ Jésus et par la vie sacramentelle, nous sommes établis comme fils et filles adoptifs de Dieu notre Père. Il y a en l’homme, et encore plus chez le chrétien, quelque chose qui dépasse l’homme : l’Esprit du Père et du Fils qui a été « répandu en nos cœurs » (cf. Rm 5,5). Et le fait d’avoir en nous des désirs spirituels est un signe que nous sommes mus par l’Esprit Saint. Ce ne sont pas des désirs velléitaires, mais des signes de la présence de l’Esprit Saint en nous. Les désirs spirituels manifestent la présence de l’Esprit Saint dans nos cœurs, comme les nappes d’eau à la surface de la terre sont le signe de la source cachée. Comme l’Esprit Saint est la vie de notre âme, nos désirs spirituels sont les moteurs et le dynamisme de notre vie spirituelle. Mais il nous faut reconnaître la véracité et la justesse de ses désirs. Comment savoir si nos désirs sont vraiment les fruits de l’Esprit Saint?

Désirs humains et désir spirituels peuvent être mêlés : cela n’effraie pas Jésus et il sait partir de ce qu’il y a de meilleur en nous. Mais nous pouvons aussi savoir que certains désirs sont par nature les désirs mêmes de l’Esprit Saint en nos cœurs. Écoutons saint Paul nous le dire : « Je vous le dis : marchez sous la conduite de l’Esprit Saint, et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair. Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair. En effet, il y a là un affrontement qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez. (…) Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. » (Ga 5, 16-23)

 

L’Esprit à l’œuvre dans nos désirs

Au long de notre vie, nous serons amenés à purifier nos désirs pour laisser croître la présence de l’Esprit Saint qui nous fait vouloir ce que Dieu veut. Et nous laissons croître cette présence de l’Esprit Saint en étant fidèle au bon désir qui nous anime, comme ceux indiqués dans l’épître aux Galates. Car à côté du désir qui est l’impulsion de notre marche à la suite du Christ, la persévérance dans ce pèlerinage est la condition de la réussite de notre vie spirituelle. Le désir détient un rôle primordial dans la pédagogie de Dieu pour nous mettre en route. Et le désir spirituel comme expression de la présence de l’Esprit Saint en nous est le fond sur lequel nous pouvons construire notre demeure intérieure. Notre persévérance, c’est le temps que nous mettons pour cette construction.

Le désir spirituel est l’expression de l’Esprit Saint en nos cœurs, même le désir de la prière et la prière elle-même : « Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie ‘Abba !’, ‘Père !’ » (Ga 4,6) et « bien plus, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. » (Rm 8,26)

Ainsi, vous comprenez qu’à proprement parler on n’apprend pas à prier ; on fait l’expérience à un moment ou un autre de cette action de l’Esprit Saint en nos cœurs qui nous fait comprendre ce que peut être la prière. Mais la prière en tant qu’œuvre de l’Esprit Saint, on ne peut se la donner à soi-même ; on se dispose au don et à l’action de Dieu en nous. Le désir de la prière, comme tout désir spirituel, est déjà en partie l’œuvre de l’Esprit Saint en nous. C’est ce début d’union entre notre esprit et l’Esprit que le Christ nous a envoyé qui nous fait désirer la prière, qui nous fait nous tourner vers Dieu en l’appelant Père. Toute prière de par son existence témoigne que l’Esprit s’est uni à notre esprit pour produire ce que nous appelons improprement ‘notre’ prière. Et même, saint Paul dans ses épîtres nous rappelle que nul ne peut dire que Jésus est Seigneur sans l’Esprit saint, ni ne peut dire que Dieu est Père sans ce même Esprit saint. Ainsi, toute prière est trinitaire et témoigne que les trois Personnes divines agissent en nous.

 

La réponse de la fidélité

Ainsi, il n’y a pas de différence de nature entre les grands saints et nous, pécheurs croyants. La différence se situe au niveau de la manifestation dans leur vie de l’œuvre de l’Esprit Saint. Ils ont laissé Dieu prendre possession de leur vie et de leur être ; nous, nous ne laissons à l’Esprit qu’une petite part. Fondamentalement, la présence de l’Esprit Saint est la même chez les saints que chez nous ; nous en restons, nous, aux prémices, tandis que les saints récoltent des fruits abondants. Nous avons en nous l’Esprit Saint, par la foi et les sacrements, et sa présence se manifeste à nous par nos désirs spirituels. L’enjeu spirituel devient donc de construire notre vie en fidélité aux dons reçus. Il ne s’agit donc pas de produire la prière à partir de rien, mais de laisser émerger et développer ce que nous avons déjà en nous. Laisser émerger et développer signifie bien qu’une fois le don fait de l’Esprit, et nous l’avons tous, notre effort dans la prière se situe dans une durée, un développement dans le temps. Il ne s’agit pas de créer quelque chose, ou d’attendre une venue extérieure, mais de laisser se développer un don déjà reçu.

laisser émerger et développer le don de l’Esprit Saint en nos cœurs, voilà notre travail spirituel. Et dans la prière, ce travail ressemble plus à une attente, une veille, qu’à des choses à faire. L’attente est une attention amoureuse au don de Dieu, à sa présence. Il s’agit plus de lui laisser la place que de l’occuper nous-mêmes par notre activité. Conscient du mystère de notre communion intime avec le Seigneur, nous essaierons de nous mettre en situation d’écoute et de disponibilité. Le recueillement, par différentes manières d’aborder la prière, tend non à s’occuper sans s’ennuyer pendant la prière, mais à s’ouvrir à ce qui nous est déjà présent. L’attention amoureuse à celui qui est déjà présent, la disponibilité et l’écoute de la Parole de Dieu, c’est notre manière de veiller, d’attendre. Nous attendons parce que nous sommes dans un entre-deux, entre les dons déjà reçus et les promesses du Christ, et devant nous la pleine réalisation de ces promesses et de ces dons. Savoir prier, c’est donc savoir attendre.

Notre prière et notre vie spirituelle ne sont jamais si arides que nous ne puissions pas faire mémoire des dons reçus et de la connaissance du mystère acquise. Faire mémoire, l’anamnèse, est un acte religieux fondamental dans la tradition judéo-chrétienne. Notre attente, notre persévérance n’est jamais seulement un regard tourné vers l’avenir. Nous nous appuyons sur le passé, sur notre expérience et notre connaissance pour confirmer notre foi et notre espérance dans les biens à venir.

 

Le don de la persévérance

Il s’agit dès lors de ne pas se lasser, et spécialement de ne pas se lasser de ne pas savoir prier. La prière est le fruit, le début d’union entre notre esprit et le Saint-Esprit : nous ne pouvons donc nous le donner à nous-mêmes. On peut se donner les moyens pour favoriser cette union, mais on ne peut la créer de nous-mêmes. Prier comme aimer, ce n’est pas un exercice de gymnastique où il suffit de faire tel ou tel geste pour réaliser l’objectif. Prier comme aimer, c’est un don et une expérience de relations. On peut au mieux se disposer à la prière, mais non réaliser la prière, la communion. On se dispose à une rencontre, on veille sans se lasser, mais seul on ne réalise pas la rencontre. Ainsi, on ne peut pas se défaire de l’impression de ne pas savoir prier. Si on pense savoir prier, peut-être est-ce le signe qu’on se donne sa propre prière plus qu’on ne la reçoit de l’Esprit Saint ? Et notre attente n’est pas une attente d’être satisfait à la fin du temps de prière, mais une attente de rencontre dont les conditions ne dépendent pas entièrement de nous. Nous ne savons pas prier parce que nous ne nous donnons pas la prière. C’est la manifestation de l’Esprit Saint en nos cœurs qui produit la prière véritable (cf. Rm 8,26). Nous nous lasserons de prier d’autant plus vite que nous penserons pouvoir obtenir de nous-mêmes un résultat tangible.

Prier comme aimer est une ouverture de soi et un don de soi pour ne recevoir que l’autre. Ce qui dépend de nous, c’est l’ouverture de nous-mêmes et le don de nous-mêmes, mais non de forcer l’autre à la rencontre. De là, l’attitude du priant est celle de l’attente et de la veille persévérante avant d’être la joie de la rencontre. Du côté de l’homme, l’attitude de la prière, c’est l’attente elle-même. La rencontre aura bien lieu : nous en sommes sûrs car notre désir est le signe de cette présence déjà donnée de l’Esprit Saint en nous. Mais nous ne maîtrisons pas le temps et le lieu de la rencontre. La persévérance nous donnera ce que nous attendons (cf. Lc 11,9-13).  Notre attente, notre persévérance, c’est ce que nous pouvons donner. Et nous nous appuyons sur les promesses de Dieu de réaliser son œuvre en nous comme nous nous appuyons sur les marques et les prémices de l’Esprit Saint en nos cœurs.

Ainsi, nous expérimentons dans le concret de notre prière que ce qui dépend de nous est de mettre en œuvre les attitudes filiales que Jésus nous a apprises : prendre le temps d’être tourné vers le Père, le reconnaître comme Père, source de ma vie, recevoir sa Parole comme nourriture, lui redire ma confiance dans un acte de profonde reconnaissance et adoration, et tenir ainsi dans l’espérance.

Pistes pour m’approprier la méditation

  • Pour vivre au mieux ce temps de l’attente, quel est mon désir profond, ce que je voudrais recevoir du Seigneur ?
  • En quoi correspond-il au désir de Dieu sur moi ?
  • Est-ce que je vis paisiblement ce qui peut sembler être une absence de Dieu, son silence, dans une attitude d’offrande et d’espérance ?

 

Fr. Antoine-Marie Leduc, ocd (couvent d’Avon)

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Semaine 5 : Choisir de persévérer dans la prière