Province de Paris des frères Carmes Déchaux

Carême – l’Oraison : Semaine 2 : Dans l’oraison, accueillir l’Amour du Père

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » (Mt 17, 1-9)

Dans la prière, nous prenons au sérieux ce don du Père : accueillir Jésus transfiguré en moi et y trouver ma joie ! Et ce, même dans la sécheresse intérieure… Dieu nous cherche et nous offre l’espace de la prière comme une anticipation du paradis.
Cette semaine, choisissons de nous comporter avec Dieu comme des fils et des filles et non plus comme des esclaves. Soyons dans la prière les amis de Jésus et les enfants du Père, nourris de Son Amour. Belle semaine filiale !

Avec les tentations au désert, Jésus nous a appris les attitudes filiales fondamentales : demeurer tourné vers le Père, source de vie, dans un acte de confiance et d’amour pour attendre de Lui dans la patience le salut promis. Et l’on comprend facilement que la prière personnelle est un lieu privilégié pour exprimer dans notre vie ces attitudes filiales. On peut même dire que l’oraison est le lieu où je m’exerce à être fils et fille : prendre le temps d’être tourné vers le Père, le reconnaître comme Père, source de ma vie, recevoir sa Parole comme nourriture, lui redire ma confiance dans un acte de profonde reconnaissance et adoration, et de tenir ainsi dans l’espérance.

« Où es-tu donc ? »

Dès l’origine, le Seigneur a manifesté son désir de communion avec l’humanité et la première conséquence du péché originel est de rompre cette relation naturelle entre le Créateur et sa créature. Après la faute, l’homme et la femme découvrant leur vulnérabilité se fabriquent des protections et vont se cacher lorsque le Seigneur arrive : « Ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour. L’homme et sa femme allèrent se cacher aux regards du Seigneur Dieu parmi les arbres du jardin. Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui dit : ‘Où es-tu donc ?’ Il répondit : ‘J’ai entendu ta voix dans le jardin, j’ai pris peur parce que je suis nu, et je me suis caché.’ » (Gn 3, 8-9)

Avant la rupture d’alliance, Adam et Ève étaient placés dans un jardin qui leur procurait les biens nécessaires et le Seigneur Dieu se plaisait à passer rendre visite à sa créature, homme et femme devant lui dans une confiance mutuelle où la faiblesse humaine, symbolisée par la nudité, n’était pas vécue dans la crainte. Le récit théologique des origines, et particulièrement celui de la chute, nous révèle ce que les croyants avaient compris du dessein d’amour créateur de Dieu sur eux. Le Livre de la Genèse révèle le désir de Dieu de vivre dans une relation de confiance, une relation personnelle où l’homme sait s’exposer même dans sa faiblesse au regard bienveillant de Dieu. Mais nous n’expérimentons plus naturellement cette rencontre du Seigneur. N’oublions pas cependant que le premier à éprouver le manque après la rupture est le Seigneur lui-même. C’est Lui, le premier, qui exprime sa surprise de ne plus pouvoir rencontrer simplement sa créature et s’écrit : « Où es-tu donc ? » De là, la prière personnelle ne devient-elle pas un chemin spirituel où nous essayons de répondre à cette question, et aussi une recherche pour répondre à notre vocation originelle ? Nous ne cherchons pas à retrouver le paradis définitivement perdu, mais à reconnaître notre vocation première donnée à la création : l’homme est un être de relation, et tout d’abord avec Dieu. Prendre le temps de la prière, c’est répondre à la question de Dieu « Où es-tu ? » et répondre « Me voici ! » et par là lutter directement contre la première conséquence du péché originel en ne nous cachant pas du regard de Dieu.

Sous la tente de la fête

Jésus nous rappelle dans la parabole des deux fils (Lc 15, 11-32) comment le Père n’est pas vaincu par la désobéissance. Le fils benjamin réclame sa part d’héritage et il part pour ne plus vivre dans la dépendance de son père qui lui a laissé sa liberté. Ce dernier pouvait cependant savoir que cela le mènerait au malheur mais il attend le retour de son fils. Quand le fils benjamin revient, il souhaite être réintégré dans la maison du père comme simple serviteur ; il renonce à sa dignité de fils, son objectif étant d’abord de ne pas mourir de faim. Mais tel n’est pas le dessein du père qui lui réserve un festin dans la tente de la rencontre, une fête que le fils aîné et fidèle n’avait jamais eue, d’où sa jalousie. Le fils prodigue est rétabli dans sa dignité filiale et est revêtu des vêtements et des signes (bague et sandales) de cette dignité. Ainsi, notre infidélité révèle l’amour du Père, et son dessein sur nous : son dessein et son alliance sont beaucoup plus puissants et forts que notre mal. Le père n’a aucun intérêt à avoir un serviteur supplémentaire ; sa joie est d’avoir un fils. Et la différence radicale entre le fils et le serviteur, alors que tous les deux font la volonté du Père et travaillent à son service, c’est que seul le fils partage l’intimité du père.

Créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, désormais en Jésus-Christ nous devenons fils et filles adoptifs du Père : voilà la manière dont le Père réintroduit ses créatures sous la tente de la fête. Saint Paul dans l’épître aux Éphésiens développe quelque peu ce qu’est cette nouvelle vocation de l’homme en Jésus : « Il nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour. Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ. Ainsi, l’a voulu sa bonté, à la louange de gloire de sa grâce, la grâce qu’il nous donne dans le Fils bien-aimé. » (Eph. 1, 3-14) Paul expose ici le plan de salut de Dieu. Il montre comment toute la Trinité est engagée dans la réalisation de l’œuvre de création et de rédemption et quelle place nous est préparée : nous sommes destinés à être saints et immaculés devant la face du Père par la grâce du Christ et la puissance de l’Esprit Saint. Nous pouvons être cette louange de gloire qui est tout accueil de l’amour du Père et réponse par notre propre amour. Cette attitude est celle même du Verbe de Dieu tel que nous le décrit le prologue de l’évangile de Jean ; ainsi nous sommes adoptés dans la vie trinitaire. Voilà la finalité de notre vie spirituelle, ni plus ni moins que de participer en tant que fils et filles adoptifs à la vie trinitaire. Et cela, comme dit l’apôtre, non seulement après notre mort, dans l’au-delà, mais dès à présent. L’Esprit Saint qui a été répandu dans nos cœurs constitue les arrhes de notre héritage.

La prière, anticipation du paradis

Vous comprenez donc que d’une certaine manière, le temps d’oraison devient une anticipation du paradis. Le paradis qui nous attend est le lieu où « Dieu sera tout en tous». Or dans la foi, je sais que cette grâce m’est déjà donnée. Par la foi, par la grâce de mon baptême, renforcée et renouvelée par l’Eucharistie et la Réconciliation, il y a déjà en moi le germe de la vie divine qui ne demande qu’à transfigurer ma vie. En prenant le temps d’accueillir ce mystère de mon être et du dessein d’amour du Père, en prenant le temps de la communion avec le Seigneur, j’anticipe donc le paradis, car j’accueille le dessein de Dieu et le don déjà fait de son Fils et de l’Esprit. Je me tourne vers le Père par la grâce du Christ qui m’est faite aujourd’hui dans la puissance de l’Esprit. Ce qui fait dire à Thérèse de l’Enfant Jésus : « Qu’elle est donc grande la puissance de la Prière ! On dirait une reine ayant à chaque instant libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu’elle demande. » (Ms C 25 r°)

C’est d’abord parce que c’est la volonté du Seigneur de vivre en communion avec nous que nous pouvons déjà vivre cette communion sur la terre. Nous avons vu dans l’hymne aux Éphésiens que le Père nous avait choisis dès le commencement du monde. Ainsi, quand je m’installe pour la prière, je ne suis pas livré à moi-même, je ne suis pas seul. Mon désir n’est pas isolé : bien avant il y a le désir du Père. Et c’est ni plus ni moins toute la Trinité qui s’engage avec moi pour vivre ce temps d’intimité, pour partager sa vie avec moi. Dans la foi, je prends conscience du mystère auquel je suis appelé, et qui m’engage à prendre une attitude filiale.

 

Gratuité et intimité filiale

Tout d’abord, prendre une attitude filiale, c’est savoir prendre le temps même de cette relation intime. À la gratuité du don de Dieu qui m’est fait correspond une certaine gratuité du temps que j’offre car ce que nous recevrons est tellement supérieur à ce que nous pouvons donner. Et nous répondons à l’invitation du Père entendu dans l’évangile de la Transfiguration de ce 2ème dimanche de Carême : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! ». C’est pourquoi les temps de sécheresse et de vide dans la prière peuvent être des temps bénis, car ils nous donnent de pouvoir vivre un don plus gratuit de notre temps. Ne recevant aucune gratification sensible, la sécheresse me permet de donner ce temps de l’oraison sans compensation, gratuitement pour celui dont je me sais aimé.

Prendre le temps de la prière, de l’oraison, c’est aussi prendre une attitude filiale dans le sens où n’étant pas un esclave du Père, mais son fils, je partage son intimité. Ma valeur aux yeux du Père ne tient pas à ce que je fais pour lui, mais à sa grâce qui me  constitue fils et fille par adoption. Ce serait une fausse humilité que de refuser cette grâce divine, et de vouloir rester en état de serviteur. Ce serait prendre l’attitude du fils prodigue qui voulait être traité comme un ouvrier, mais son père ne lui a pas laissé terminer sa phrase. Refuser ce don de la grâce, en plus de notre infidélité à l’image du fils prodigue, ce serait y ajouter le mauvais esprit du fils aîné qui reste en dehors de la fête.

Du serviteur au fils, un acte de foi

Il ne faut pas avoir dans notre vie chrétienne une attitude d’esclave, rester serviteur alors que nous sommes appelés à devenir des fils. Celui qui veut travailler pour le Seigneur sans vouloir partager une relation personnelle dans la prière se considère comme un simple serviteur : il ne connaît pas Dieu comme son Père, il ne le connaît que comme son maître, voire un maître exigeant (Lc 19, 21). En définitive, il refuse le dessein d’amour du Père sur lui. Écoutons Jésus nous dire : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître, et tout ce que j’ai entendu du Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15). Et pour bien montrer que ce n’est pas par notre mérite, Jésus continue au verset 16 : « c’est moi qui vous ai choisis et établis pour porter du fruit, ce n’est pas vous qui m’avez choisi ».

C’est donc une fausse générosité et une méconnaissance de Dieu notre Père que de ne pas s’accueillir comme fils et de vouloir rester serviteur. En ne prenant pas le temps de la prière, de l’intimité, de la relation confiante et filiale, c’est le dessein même de Dieu notre Père que nous refusons. Pour ceux qui sont parents, et pour nous tous qui avons été enfant, imaginons un seul instant une telle relation de maître à esclave dans nos relations familiales. Imaginez donc un seul instant la tristesse du père et de la mère pour ses enfants qui refusent cette relation intime. Il n’y a pas d’autre fondement plus solide et plus profond pour justifier notre temps de prière : je prie parce que je suis fils et fille du Père. Ainsi, nous pouvons comprendre que la dimension contemplative de la vie chrétienne manifeste la dignité de chaque chrétien, et c’est pourquoi Jésus n’hésite pas à qualifier de meilleure part celle qui consiste à s’asseoir à ses genoux. Oui c’est la meilleure part, et elle est donnée à tous.

Prier, c’est avant tout accueillir le dessein d’amour du Père sur nous et accueillir l’amour du Père, c’est poser l’acte de foi dans son dessein bienveillant sur chacun de nous. Notre acte de foi au début de la prière, c’est la manière de mettre en acte tout ce que nous savons de ce dessein d’amour, des réalités spirituelles qui nous font vivre. Sans l’acte de foi tout cela reste extérieur à ma vie : au mieux ces réalités demeurent dans mon intelligence. Poser l’acte de foi, c’est poser un acte de confiance et d’amour envers ce dessein du Père. C’est intérioriser le mystère qui m’est dévoilé. L’acte de foi me met en présence du mystère déjà donné. Comme dit l’épître aux hébreux : « La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. » (He 11, 1)

 

Pistes pour m’approprier la méditation

  • Face à ce dessein d’amour du Père sur chacun de nous, comment je reçois cette révélation de ma vocation filiale ?
  • Que cela signifie pour moi être fils de Dieu en Jésus-Christ ? Ai-je encore des attitudes serviles, des réactions qui expriment une peur de Dieu ?
  • Comment est-ce que je réussis à poser un acte de foi qui éclaire ma prière et mon quotidien de la lumière du dessein d’amour de Dieu notre Père ?

 

Fr. Antoine-Marie Leduc, ocd (couvent d’Avon)

Les méditations de la retraite sur l'Oraison

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Semaine 2 : Dans l’oraison, accueillir l’Amour du Père