Province de Paris des frères Carmes Déchaux

Carême – Semaine 1 : « Bienheureux celui qui a été trouvé digne de souffrir la tentation ! »

« C’est devant le Seigneur que tu te prosterneras . »  (Luc 4,8)

L’évangile de saint Luc (4,1-13) nous relate le récit de la tentation de Jésus au désert. En cette première semaine de Carême, nous approfondirons la manière dont Jésus a su résister aux trois tentations du démon, faisant preuve d’une remarquable maîtrise de lui-même, d’humilité et de sagesse. « Bienheureux celui qui a été trouvé digne de souffrir la tentation ! … » Ces mots sont les derniers de la lettre 105 que Thérèse adresse à sa sœur Céline le 10 mai 1890. Avec une surprenante audace, elle associe le fait de « souffrir la tentation » au mot « Bienheureux ». Quel sens profond revêt cette association ?

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 4,1-13)

En ce temps-là, après son baptême, Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. »

Alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. »

Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges,
l’ordre de te garder
 ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.

 

Épreuves et tentations

La liturgie place toujours au 1er Dimanche de Carême le récit de la tentation de Jésus au désert. Cette année, c’est la version de Luc, celle de l’année C.

La tentation de Jésus au désert : de quoi s’agit-il ? Pourquoi l’Église nous donne-t-elle ce texte à méditer au début du Carême ?

On sait que la tentation n’est pas en soi un péché. Il y a péché quand on cède à la tentation, quand on ne résiste pas ou plus à celle-ci.

Les trois tentations rappellent les épreuves que le peuple d’Israël a vécu au désert pendant quarante ans. La traversée du désert ne s’est pas faite dans l’obéissance à Dieu, il y eut bien des révoltes. Le peuple tenta son Dieu et tenter Dieu est ce qu’il y a de plus grave dans l’infidélité.

L’expérience de Jésus est à l’opposé une traversée dans l’obéissance malgré les tentations. Jésus est tenté par le diable et non par Dieu. Dans les Écritures, Dieu ne tente pas.

Jésus est soumis à la tentation parce qu’ainsi son humanité est manifestée. L’être humain ne peut pas ne pas être tenté. Au chapitre précédent (3) de l’Évangile de Luc, Jésus est présenté dans son arbre généalogique qui remonte à Adam. Ainsi Jésus est bien un être humain puisqu’il descend du premier homme Adam. La différence entre Jésus et Adam est que celui-ci a cédé à la tentation du serpent de la Genèse, (3,6) alors que Jésus, Lui, va résister aux trois assauts du diable, trois épreuves successives. Le nombre trois est symbolique de la personne de Dieu.

Le diable sait que Jésus n’est pas seulement un homme, qu’il est le Fils de Dieu. Son expression : « Si tu es Fils de Dieu » doit être comprise comme « Puisque tu es Fils de Dieu ».

Dans la première tentation, il propose à Jésus de faire un miracle pour calmer sa faim, après quarante jours de jeûne, changer une pierre en pain. Le diable ne demande pas à Jésus de faire le mal, de désobéir à Dieu son Père, seulement de se nourrir pour ne pas défaillir. Il n’y a pas là de péché en soi. Résister à cette tentation demande de l’abnégation, une grande maîtrise de soi. Jésus s’appuie sur une parole de l’Écriture, du livre du Deutéronome (8,3) : « L’homme ne vit pas seulement de pain ».

La deuxième tentation par contre invite clairement Jésus à faire allégeance au diable. Elle l’invite à l’adorer pour posséder les royaumes et leur gloire. Cela traduit un manque de finesse, comment peut-il oser dire cela au Fils de Dieu ? Il ne lui dit pas de quitter son Dieu, il laisse entendre qu’il a reçu autorité et pouvoir – de qui, sinon de Dieu ? – sur tous les royaumes de la terre. Jésus, là encore, utilise le Deutéronome (6,13) pour résister à la tentation, « C’est devant le Seigneur que tu te prosterneras ».

La troisième tentation est apparemment moins forte que la précédente, car ce que présente le diable n’est pas mauvais en soi. En citant le Ps 91/92, le diable, qui connaît bien les Écritures, laisse entendre deux choses : qu’étant Fils de Dieu, Dieu le protègera, comme il l’a promis à ses fidèles. Le diable tente ainsi Jésus sous l’apparence du bien : croire que Dieu son Père le protègera toujours. Céder à cette tentation reviendrait à forcer la main de Dieu, à le tenter. Cette troisième tentation se répètera, lorsque cloué à la croix, Jésus entendra ses adversaires l’inviter à en descendre et à se sauver lui-même. Jésus résiste encore en citant le Deutéronome (6,16) : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu ».

A ces trois tentations, Jésus oppose sa fidélité aux Écritures, il est le Fils obéissant au Père, Il fait preuve d’une grande maîtrise de lui-même, d’humilité, de sagesse, Il résiste et sort vainqueur ! Cette victoire signifie en vérité qu’il n’est pas seulement un homme. Seul le Fils de Dieu pouvait résister à ces tentations, non sans souffrir dans son humanité.

 

Avec Thérèse, traverser la « tempête »

« Bienheureux celui qui a été trouvé digne de souffrir la tentation ! … » Ce sont les derniers mots de la lettre (105) que Thérèse écrit à sa sœur Céline le 10 mai 1890. Céline est alors en voyage avec sa sœur Léonie et les Guérin. En fait, c’est un pèlerinage à Lourdes, du 6 au 17 (ou 18) mai, avec de nombreuses haltes touristiques : Le Mans, Tours (avec le passage à l’oratoire de la Sainte Face de M. Dupont), Bordeaux, avant Lourdes (le cirque de Gavarnie) et après : Pau, Bayonne, Saint-Sébastien, Biarritz, Bordeaux, La Rochelle, Nantes, Angers.

Être bienheureux de souffrir la tentation ? La tentation est toujours un facteur de souffrance parce qu’être tenté, l’Évangile de ce dimanche en témoigne, est une épreuve qui nous met devant nos limites. Si Jésus passe l’épreuve brillamment, pourrait-on dire, quant à nous, simples humains, qu’en est-il ?…

Notre chère Thérèse semble ajouter encore une difficulté quand elle associe au « souffrir la tentation » le mot « Bienheureux » !

Petite Thérèse est une grande sainte, on le sait, alors écoutons ce qu’elle veut dire.

Dans la lettre à Céline, Thérèse l’interroge sur ce qu’elle vit au cours de ce voyage centré sur Lourdes. Est-elle heureuse, a-t-elle reçu des grâces en visitant ces lieux bénis, l’oratoire de la Sainte Face à Tours en particulier, en contemplant la belle nature, les montagnes, les rivières. Toute cette beauté élève l’âme, certes, mais Thérèse invite alors sa sœur à se détacher de la terre, à se détacher des consolations de Jésus pour s’attacher à Lui seul ! Elle l’invite aussi à être proche de la Sainte Vierge, à vivre dans la pureté, car les cœurs purs verront Dieu. Mais les cœurs purs sont parfois environnés d’épines, expression qui désigne les tentations inévitables. Elle termine donc en affirmant le bonheur de ceux qui souffrent, c’est-à-dire résistent à la tentation. Elle va jusqu’à exprimer la dignité de celui qui souffre la tentation.

Ce même jour, Thérèse écrit une autre lettre (106) destinée à sa sœur Agnès de Jésus. Celle-ci était alors en retraite, sans pouvoir donc lui parler, Thérèse lui écrit : « Que je suis heureuse d’être pour toujours prisonnière au Carmel, je n’ai pas envie d’aller à Lourdes pour avoir des extases, je préfère la “monotonie du sacrifice”. Quel bonheur d’être si bien cachée que personne ne pense à vous ! … d’être inconnue même aux personnes qui vivent avec vous … »

Que penser de ces deux lettres ? Les contenus sont différents, sans s’opposer, bien au contraire. On peut y lire la même pensée, la même conviction de Thérèse pour qui le bonheur est dans le choix de Jésus, c’est-à-dire du Ciel, de vivre ce choix dans la rigueur et la solitude du Carmel, elle emploie même le mot de prisonnière, non pas à l’abri de la tentation, mais en affrontant les ténèbres, en acceptant de souffrir et ainsi de vaincre la tentation comme le fit Jésus au désert.

Le combat contre les tentations peut être violent comme une tempête ! C’est ainsi que Thérèse le comprend dans une lettre (171) d’encouragement à sa sœur Léonie (sœur Thérèse-Dosithée), le 11 octobre 1894, lui écrivant : « Non, Jésus sommeille pendant que sa pauvre épouse lutte contre les flots de la tentation, mais nous allons l’appeler si tendrement qu’Il se réveillera bientôt, commandant au vent et à la tempête, et le calme se rétablira… »

Dans une autre lettre, écrite des années après, à l’abbé Maurice Bellière, le 21 octobre 1896, Thérèse écrit : « Maintenant que l’orage est passé, je remercie le Bon Dieu de vous l’avoir fait traverser, car nous lisons dans nos saints livres ces belles paroles : “Bienheureux l’homme qui a souffert la tentation” (Jacques 1,12) et encore : Celui qui n’a pas été tenté, que sait-il ? …” (Siracide 34,10) En effet, lorsque Jésus appelle une âme à diriger, à sauver des multitudes d’autres âmes, il est bien nécessaire qu’il lui fasse expérimenter les tentations et les épreuves de la vie. Puisqu’Il vous a accordé la grâce de sortir victorieux de la lutte, j’espère, Monsieur l’Abbé, que notre doux Jésus réalisera vos grands désirs. Je lui demande que vous soyez, non pas seulement un bon missionnaire mais un saint tout embrasé de l’amour de Dieu et des âmes ; je vous supplie aussi de m’obtenir aussi cet amour afin que je puisse vous aider dans votre œuvre apostolique. »

Pour Thérèse, il est évident que la tentation est un passage obligé pour qui veut suivre le Christ.

Dans ses jeunes années, elle s’est affrontée à une forme de tentation, de basse intensité pourrait-on dire, mais bien classique dans la vie spirituelle, celle des scrupules. Elle écrit dans le Manuscrit A (39r) : « L’année qui suivit ma première Communion se passa presque tout entière sans épreuves intérieures pour mon âme, ce fut pendant ma retraite de seconde Communion [21 mai 1885] que je me vis assaillie par la terrible maladie des scrupules … Il faut avoir passé par ce martyre pour le bien comprendre, dire ce que j’ai souffert pendant un an et demi me serait impossible… »

C’est parce qu’elle a connu cela que Thérèse dans une lettre (92) du 30 mai 1889, à sa cousine Marie Guérin, peut lui répondre : « Ma petite sœur chérie Tu as bien fait de m’écrire, j’ai tout compris … tout tout tout !… Tu n’as pas fait l’ombre du mal, je sais si bien ce que sont ces sortes de tentations que je puis te l’assurer sans crainte, d’ailleurs Jésus me le dit au fond du cœur… Il faut mépriser toutes ces tentations, n’y faire aucune attention. » La suite de la lettre fait comprendre que Marie traversait une crise de scrupules. Ainsi mépriser les tentations est aussi une forme de résistance. Tout comme prendre la fuite devant un mal qui peut vous terrasser est un bien.

Thérèse nous donne un message de confiance en Jésus, elle sait qu’il est le véritable vainqueur de la tentation, que c’est avec lui que nous pouvons être lorsque nous traversons ce type d’épreuve.

En ce début de Carême, prions Jésus, par l’intercession de sainte Thérèse, de nous donner la force de souffrir et de vaincre heureusement toute tentation !

 

Frère Robert Arcas,
 ocd (couvent d’Avon)

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Semaine 1 :"Bienheureux celui qui a été trouvé digne de souffrir la tentation"

Méditations de la retraite avec Thérèse de Lisieux